Mercredi 5 décembre 2007
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Extrait de La mauvaise tête, par André Franquin, © Dupuis.

La Mauvaise Tête : probablement le meilleur Spirou et Fantasio de Franquin avec Qrn sur Bretzelburg. On sait que Franquin ne fut jamais à l’aise avec des personnages qu’il n’avait pas créés et qui étaient déjà passés entre les mains de trois autres dessinateurs (Rob-Vel, sa femme Davine et Jijé). Paradoxalement, c’est dans un récit où brillent par leur absence les personnages qu’il a forgés de toutes pièces et qu’il affectionnait tant – le Marsupilami, le petit peuple chafouin de Champignac, son comte – que Franquin atteint des sommets. La trame est, à la lettre, hitchcockienne : un vol, une accusation injuste, une course contre la montre, une police abusée poursuivant des innocents, un dénouement sur le fil. Franquin dépeint un Sud de la France tragique : c’est le Midi aride, les routes vides traversant des montagnes caillouteuses, aussi stériles et hostiles que les massifs décrits par un Hegel réfractaire aux altitudes. Un Midi étonnamment vrai, loin des clichés méridionaux, que certaines formes de récit, malgré la légèreté ou la vacuité qu'on leur prête traditionnellement, ont su merveilleusement évoquer (on oublie trop souvent que les Pagnolades, autant que les vers de Mireille, suintent de tragédie simple). C’est le Sud des garrigues menaçantes (on y buterait sans surprise dans le cadavre de Pasolini), des villas fermées, des éboulis et de la végétation rameuse. L’incroyable scène de la course cycliste, un sommet de comique, n’atténue en rien la tension omniprésente, accentuée par les contrastes que Franquin peint avec une maestria suffocante : des visages envahissant tout le cadre, de la cohue bruyante dans laquelle étouffent les héros, sous la menace constante d'un arrêt de leur cavale, on passe sans transition à la solitude des routes bordées de caillasse. On ne se lasse pas de cette ambiance tendue, de ces heurts où transparaissent malaise, hostilité, incompréhension. Vient l'instant de la chute dans les rochers, terrible mais inspirant presque au lecteur à bout de forces un étonnant soulagement. Au sens propre comme au sens figuré, Spirou, perclus de douleurs, éreinté, au bord de l'hallucination, laisse tomber. 

Puis apparaît ce ciel bleu de Provence qui nous dit, par son aplat uniforme, synonyme d'éternité méridionale, que le temps a passé. Les corniches méditerranéennes seront bientôt le lieu de l'aventure sous-marine, aventure toujours angoissée certes, mais moins ambivalente, en raison d'un rythme cadencé plus proche de celui de l'intrigue classique (Le repaire de la murène). La montagne du Sud, elle, se dresse face au héros comme le lieu d'un égarement plus désarçonnant que l'errance dans les abysses. De l'usurpation d'identité au « cerveau prisonnier », voilà un inédit parcours de l'aliénation que Franquin nous dessine. D'un bout à l'autre et à leur dépens, les héros font l'inventaire de la folie naissante ou, du moins, de la ruine de la conscience : Fantasio 
« perd la tête » (on lui vole ses photos d'identité, on modèle un masque à son image), il fuit, son ami court jusqu'à la claudication, l'un et l'autre s'arrêtent. En définitive, plus que l'égarement, c'est l'état statique qui semble être celui de la folie latente. Boutang disait que le fou, c'est celui qui reste, c'est le « demeuré ». Et c'est bien là la conséquence de la chute dans la garrigue indifférente. L'image ci-dessus est rigoureusement empreinte de ce statisme : l'infirmière prévenante, un peu désuète (les femmes franquiniennes, Seccotine comprise, semblent avoir été débauchées de quelque gravure de mode), le rongeur qui ne « prétend pas quitter » le patient à l'œil atone, le relief désert, figé sous le feu du soleil, l’aérostat immobile stationnant au-dessus du village dont on devine la placidité apéritive, malgré la fête. L'apparition monstrueuse d'une tête volante, en superposition, vient animer soudain le tableau pétrifié et réserve au groom amnésique, par la valeur surdéterminée qu’elle représente, synthèse d'action et de réaction (course folle et presque vaine, héroïsme obstiné, fidélité sans faille, création perverse d’un adversaire vindicatif), le miraculeux recouvrement de sa conscience de personnage en mouvement.

C’est noir. C’est la fin des années 1950. Il faudra attendre le grinçant désespéré des Idées Noires pour retrouver pareille noirceur.

© 2007, Jacques Elbé
par Jacques Elbé
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Jeudi 18 octobre 2007
Qui oserait prétendre ne pas avoir été terrorisé à la lecture des Sept boules de cristal ? L’apparition de Rascar Capac inscrit le fantastique dans la ligne claire et révèle les ressources insoupçonnées de cette dernière. À la différence du merveilleux qui intègre des événements fictionnels dans un environnement irréel et ordonne un tout cohérent, le fantastique est le surgissement d’un fait en porte-à-faux avec un environnement réaliste. Le résultat d’un tel surgissement provoque un choc, un déséquilibre momentané, qui affecte l’espace autant que la psychologie des personnages. C’est le lieu de la monstruosité, de l’étrangeté, d’une distorsion des événements au cours de laquelle tout élément impénétrable pour la conscience fait vaciller l’être, incapable qu’il est subitement de lire les faits au nom d’un monde qui ne lui apparaît plus comme endogène. Or la vie d’un personnage de bande dessinée s’ourle autour des surprises qui construisent, événements après événements, la nature véritable de sa personne. Sans jalons exclamatifs, le personnage se dégonfle comme une baudruche, il mange des signes comme le peuple élu mange le questionnement qu’enferme la manne. Sa vie est disjonction. C’est pourquoi la peinture de l’immobilité en bande dessinée reste l’exercice le plus improbable.  L’identification du lecteur au modèle dessiné passe par la perception préalable d’un arrière-monde élémentaire dans lequel s’animent, en vase clos, les ressorts visibles d’une causalité de l’aventure : fuite, surprise, course, coups, raisonnements inductifs, comme anticipation systématique. En un mot, la normalité de l’action.

Il est un cas pourtant où l’arrière-plan peut laisser entrer un événement qui ajourne l’identification du personnage avec la figure de l’action. C’est ce qui se passe lorsque le dessin met en œuvre le même type de vacillement que la conscience connaît lorsqu’elle est exposée au rêve. Quand bien même, dans l’apparition de Rascar Capac, on serait informé de la nature onirique de la scène, où l’identification du fantastique au rêve restitue à une situation anormale son statut de "décrochage" imaginaire, on demeure décontenancé. Hergé use d’un procédé simple dont l’impact est redoutable : il n’informe en rien le lecteur, ne déploie aucun registre d’effets qui mettrait en œuvre la parenthèse fantastique. Pas de point de vue à travers lequel le lecteur reconnaîtrait une quelconque suspension de la réalité, pas d’onomatopées ni de commentaires (à la différence d’un E.P. Jacobs qui accentue au contraire le fantastique de ses scènes par des légendes prolixes). On pense plutôt ici à l’apparition fantomatique dans la chambre au plafond bas du Vampyr de Dreyer ou à la scène finale de Juliette des Esprits de Fellini. Le personnage surgit au milieu d’une nuit d’encre, accroché au chambranle de la fenêtre, corps momifié et pourtant mouvant, qui est l’image même de la fascination morbide inspirée par les techniques de préservation des corps. C’est la double clé de l’image : le sentiment d’un clivage culturel face à des pratiques rituelles dont le radicalisme anthropologique pousse au rejet ; l’idée que tout corps, parce qu’il est entré dans le champ de la décomposition devient une menace physique, un alter ego dangereux autant en raison de la monstruosité qu’il présente qu’en raison du refus du vivant de se savoir voué à telle condition. Le décharnement de Rascar Capac est l’étrange absolu : un monde radicalement autre. Elie Faure aura peint ce monde à sa manière, en relatant l’effrayante vision d’une idole précolombienne : « Et cette effigie terrible de la cruauté et de la flamme, amas de crocs, de griffes, de mâchoires, de mains pourries, que vous n’atteignez, au cœur du désert, qu’après avoir écrasé du talon la tête d’une vipère, exposé votre peau cuisante aux brûlures des moustiques, déchiré votre chair aux épines des cactus (...) » (L’esprit des formes). Tout cela, en définitive, met en scène une violence sadique inouïe doublée d’une extraordinaire remontée des tréfonds de l’âme des plus grandes terreurs que produit notre imagination. Il y aurait tout profit à mettre côte à côté cette scène et le célèbre tableau de Füssli. Quant au rictus, il aura connu deux versions dans l’école de Bruxelles, parfaitement antinomiques : celle du Rayon U, où la représentation sérielle de momies grimaçantes procède du plus hallucinant exercice de mise en scène macabre, et celle des Sept boules de cristal où, s’appuyant sur un véritable modèle péruvien, une figure, transfigurée par les forces insondables du cauchemar, a pu se livrer sans fard à la vision épouvantée de plusieurs générations de lecteurs.
 
 

© 2007, Jacques Elbé.

 
par Jacques Elbé
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Jeudi 18 octobre 2007
Englouti dans la lessiveuse de la question chinoise, le reporter à la houppe du Petit Vingtième ressort lavé de son ingénuité. Tintin, jusqu’alors habitué aux rebondissements dignes des plus turbulents slapsticks, prend une leçon de politique. Le voilà au milieu d’un peuple déboussolé, mal nourri, jeté sur les routes, victime des vexations de l’occupant. Tintin n’est pas un conquérant, il vient, repart, recule, hésite, ne comprend guère, comme s’il était, à ses dépens, happé par l’intrication des ressorts qui ont contribué à la furie chinoise : souvenirs des guerres de l’opium, impuissance des réformateurs, misère des paysans, arrogance des légations, faiblesse de la dynastie Mandchoue, agressivité expansionniste des Japonais, atrocité des répressions. Autrement complexe que le tiers-mondisme des derniers albums, l’engagement de Tintin tient plus du bringuebalement aveugle que de la témérité surhumaine : il semble que dans le flux et le reflux des événements, dans le constant va-et-vient qui ballote le héros dans et hors Shanghaï, se concrétionnent à chaque mouvement toujours plus de remugles, de bassesses et de peurs contenues.

Au-delà du dépouillement oriental du trait d’Hergé, dont on sait combien il est redevable du savoir-faire de Zhang Chongren, ce qui frappe encore est l’invention d’un climat : c’est l’audacieuse peinture de la crasse, des faubourgs sinistres et des chaussées humides. Une Chine sale et dépecée, distillant comme un venin l’angoisse d’une veille de chaos. C’est la maîtrise extraordinaire de la spatialisation des degrés du risque : les réduits sont le lieu du sadisme et de la folie (la recherche de la vérité par Didi), l’ouverture de champ celui de la traque (la scène inspirée de l’incident de Mukden, les portes de Shanghai s’ouvrant sur la campagne). On reste également pantois devant l’invention d’un rythme syncopé, qui ralentit l’évolution déjà laborieuse du personnage. On reste aussi marqué par le pathétique de la solitude, par la tension émotionnelle qui semble raidir les personnages : jamais image d’hommes ou de femmes en larmes n’aura été aussi poignante et sincère.

Quand Tintin pénètre une fois de trop dans la concession internationale, il met en branle une mécanique qui le dépasse : il n’y a pas de « méchants » réels, il y a des institutions, des soldats ou des fonctionnaires obéissant à une politique colonialiste ou belliqueuse. Tintin ne peut plus se mesurer à l’armée comme il était prêt à défendre chèrement sa vie face à une horde de Congolais armés de sagaies. Dans cette sorte de no man’s land dans lequel il évolue sur cinq pages, un entrelacs de traîtrise l’étrangle à son insu, au fur et à mesure qu’il quadrille sa quête de Fan Se-Yeng : rue du Sage Immense, rue de la Montagne Pourpre, Palace Hotel, Bund 53. S’animent alors la constriction de la vengeance raciste (Gibbons), de la liquidation crapuleuse (Rastapopoulos), de l’absence de scrupules des concessions (Dawson, sa dette avec le trafiquant japonais Mitsuhirato, ses policiers aux mines gestapistes) : la scène de l'expulsion (troupe britannique et policiers d'un côté, troupe japonaise de l'autre, entre les deux la démarcation que Tintin franchit, marchant seul vers son supplice) forme l’apex du péril multiple qui planait sur le héros et qui se résout dramatiquement par l’humiliation de la cangue et la peinture de l’antichambre de la mort. Jeté dans les griffes des Japonais, condamné de facto à la peine capitale : c’est le prix à payer pour un aventurier qui se bornait à chercher chez le professeur Fan Se-Yeng l’antidote à la folie d’un seul homme, et qui n’avait pas compris qu’une maladie mentale plus grave affectait toutes les strates de la société chinoise.

Car Tintin ne peut contrer la démence politique qui a gagné la Chine tout entière. Celle-là est la plus forte et on le sent. La responsabilité de Tintin est ailleurs. A l’instant de son extradition, il subit, incrédule, la brutalité de la Realpolitik. Comme si, en une image, Hergé entendait liquider le mythe du Chinois fourbe qu’il avait peint dans les Soviets et qu’il ridiculise à deux reprises dans le présent opus (relation célèbre du fantasme occidental faite au jeune Tchang, que Tintin vient de sauver, camouflage grotesque des Dupondt). Ce n’est plus Le pays du sourire ou Turandot, c’est le problème épineux d’une Chine tiraillée par le Kouo-min-tang et le communisme, l’effondrement des traditions impériales et la convoitise des puissances colonisatrices. Tintin devient solidaire de la Chine des paysans et des intellectuels du vingtième siècle, lesquels ne sont plus les pions d’un empire géométrique, mais les acteurs malheureux d’un état en voie douloureuse de réforme. Il ne sauvera pas la Chine, mais il aura grandi, malgré son impuissance. Pour l'heure, et bien qu'il fera plus tard reculer les positions des troupes Bordures par le sauvetage d’un simple sceptre, ce n’est pas lui qui contribuera à ce que de nippons plénipotentiaires en frac quittent, arrogants et plus menaçants que jamais, le siège d’une S.D.N. pusillanime.

© 2007, Jacques Elbé.
par Jacques Elbé
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Vendredi 5 octobre 2007
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Extrait de Le géant de la gaffe, par André Franquin. © Dupuis.

Ce qui distingue le gag du dessin d’humour est la nécessité pour le premier d’exposer les ressorts burlesques qui autorisent, en quelque sorte, à démentir la réalité, quand
il est donné au second la possibilité de faire l'économie de cette exposition. Le dessin d’humour s’accommode de la redondance du commentaire parce qu’en condensant les visages antinomiques qu’offre un modèle traité, il ouvre tous les champs du possible, y compris celui du symbole ou de l'allégorie, ce que le gag ne fait pas (ce n'est d'ailleurs généralement pas sa fonction). Le texte y exerce alors un rôle de surenchère égal à celui des éléments graphiques hétérogènes qui viennent distordre la réalité. Et c’est toute cette réalité qui est oblitérée par l’ellipse qu’annonce le seul et unique dessin, qu’il soit accompagné ou non de son commentaire (ce dernier restant donc facultatif, ou du moins substituable). On comprend pourquoi la critique d'une politique effective trouve son miel dans l'invention dévastatrice d'une image qui entend nier la prétention d'imposer comme réalité des choix sociaux ou économiques. Le strip (ou registre), qui se situe entre ces deux types de création, gag et dessin d’humour, rend visibles les mécanismes élémentaires qui conduisent les protagonistes à une forme de hiatus vis-à-vis des événements. La dramaturgie est en général un morceau de bravoure dialectique. Elle déploie en quelques cases une intrigue absurde qui, à l'inverse du dessin d'humour, pourrait se passer d'images (Scott Adams n'est guère loin de Tristan Bernard). Quino, Sempé ou Gary Larsson ont su exceller dans le strip autant que dans le dessin d’humour et ont mobilisé leur talent différemment selon qu’ils créaient pour l’un ou pour l’autre.

La mécanique catastrophique chez Franquin est d’une tout autre nature, et c'est le propre du gag : elle vient calquer les jalons narratifs sur la causalité matérielle que porte tout objet dans son dysfonctionnement. Cette concomitance mobilise un espace plus large que celui du strip : c’est dans la dimension de la planche que sont mises en concurrence la vocation expressive du mot d’esprit (que Freud avait démontrée) avec la sublimation gratuite du comportement burlesque. Le dessin ci-dessus est la résolution de ce processus double : l’action se déroule en même temps qu’on file la métaphore (« ce tacot me fait suer, je ne mettrai pas le nez dehors… ») : c’est le lien entre les mots et la situation qui créerait alors la force du gag final. Celui-ci aurait certes pu vivre en autonomie, constituer un seul dessin, mais dans ce cas – et c’est le grand talent de Franquin d’en avoir décomposé le mécanisme – la plaisanterie de situation aurait été aussi peu drôle que ce que livrait en son temps l’Almanach Vermot. C’est donc par une intrigue à la fois lexicale et gestuelle que le gag devient vraiment savoureux (la plaisanterie y est élevée au rang d’un art d’orfèvre à la contribution duquel Yvan Delporte n’aura pas été un artisan inactif) ; celui-ci ne se borne cependant pas à la seule chute occasionnée par un geste profilé par la force suggestive du mot.

Le corbeau à peine esquissé, qu’on voit à droite et qu’on assimile à un clin d’œil un peu potache, au remplissage farce d’un espace vide, ce corbeau est capital. Car l’évolution en arrière-plan des volatiles est à la vérité la clé de voûte de l’intersection de ces deux environnements a priori opposés que sont le langage et l’action. Sur des champs glacés, près d’une route vide aux poteaux électriques esseulés, à quelques encablures d’une triste maison, un peu sordide, avec sa carcasse de voiture et ses arbres décharnés, des corbeaux (ou des corneilles) forment un peuple hautain, à peine perturbé par la crevaison du tacot de Gaston. L’activité indifférente de ces corvidés dessine un tableau vivant, vaguement impertinent, où le trait talentueux de Franquin transparaît dans la peinture de la manœuvre d’approche d’un spécimen ou dans celle du sautillement sur la terre gelée, dans cette faculté aussi de s’en tenir au niveau de l’ébauche (on n’abusera pas en pensant au vol des corbeaux chez Van Gogh). L’acrimonie de Prunelle, accrue par l’incident de la crevaison et son refus de quitter la guimbarde se résout, au moment du gag final du cric, dans un apogée catastrophique que vient sublimer le cri du corbeau. L’invulnérabilité propre au personnage de papier autorise ce dernier à surpasser le cadre humain de l’exaspération, au moment où l’on pouvait supposer que d’autres formes d'impulsions eussent accompagné l’événement imprévu : pas de drame, pas de douleur, juste une colère noire explosant dans la trouée d’une capote vétuste.

Comment comprendre alors la nature de ce cri ? Ce corbeau rit-il seulement ? Un corbeau riant, ce serait une simple vengeance au dérangement du début, un trait burlesque anthropomorphisé, une moquerie. On peut s'interroger sur l'intention de Franquin : n'a-t-il fait que cela ou n'a-t-il pas voulu aussi peindre un corbeau, certes nanti d'une nature comique, mais aussi croassant dans un accès d'animalité agressive, aboyant presque, en rupture totale avec la scène dont il est le témoin, qu'il ne raillerait donc plus, mais qu'il clabauderait seulement ? On serait alors en présence d’une image où les ressorts comiques seraient l’inverse de ceux du dessin d’humour ou du strip : non plus une condensation produite par l’image mais, au contraire, l'indépendance du mot, du geste et de tout autre événement. Tout cela rendu miraculeusement par l’irruption d’un élément qui reste hors de l’intrigue. Le corbeau crie sur la personnification canonique de la crise de nerfs, victime du monde lunaire de son collègue héros-sans-emploi, victime aussi d’un acharnement des événements sur lesquels aucune prise n’est possible, eu égard au paradoxal enfermement du personnage dans un destin fixé par les mots et les actions, qui sont autant de rouages cataclysmiques qu’anime son exclusif et infernal caractère.

© 2007, Jacques Elbé.
par Jacques Elbé
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Mercredi 26 septembre 2007
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Extrait de Génie, vidi, vici, par Jacques Devos. © Dupuis.


Arsène Rectitude, magister sentencieux incarnant l’orthopédagogie autoritaire : chez lui tout est droit, la règle, qu’elle soit de bois ou de grammaire, le maintien, la morale. Face à cette apologie de la droiture jaillit un démon transgresseur. Voilà le chemin de l’édification qui zigzague. Le maître devient bête noire et souffre-douleur d’une figure impossible : celle d’un enfant à la fois génie et cancre, surdoué pour tout ce qui touche les sciences dures mais réfractaire à l’effort inscrit dans la discipline scolaire. Avec Gaston, Génial Olivier aura été dans la production des éditions Dupuis l’autre figure de la sédition joyeuse, alliant persistance à la paresse et inventivité technique. Mais à la différence du héros-sans-emploi, le surdoué combat de front l’autorité et place cet affrontement sur le terrain de la tricherie. Olivier Delabranche est un tricheur patenté qui mobilise son génie pour répondre à la technologie disciplinaire de l’école. C’est un combat maniaque. Il se situe sur un terrain commun, celui de la perfection. On s’éloigne de l’anarchisme d’espadrille de Gaston et de son engagement pour le bonheur matériel qui prend immanquablement le chemin de la brocante.

Si le refus de la norme se réduit à un duel, c’est qu’il se produit dans la sphère de l’économie du corps : de la formation des individus surgit un arsenal de la surveillance, de la mise en rang, de la coercition, des injonctions comminatoires, de la rectitude. Dans Génial Olivier, on règle ou on dérègle, mais toujours au nom du contrôle des corps. L’instruction est aux abonnés absents puisque les adversaires, dans la maîtrise exacte de leur science, peuvent se dispenser d'un savoir supplétif : ils se battent à armes égales. Certes, le mot juste est la mécanique mentale de ce dressage (alliant en quelque sorte positivité et contrainte), prouvant même à l’occasion qu’elle peut s’élever contre la barbarie (« mille jurons n’ont jamais déchiré une chemise », déclare le pédagogue, citant un proverbe chinois pour mieux mettre physiquement à bas un escogriffe belliqueux). Mais le mot n’est nullement le vecteur du combat qui oppose le professeur à l’élève rebelle : les personnages de Devos, qu’ils soient maîtres ou potaches, parlent le même langage fleuri (« j’ai rendu mon tribut aux belles choses de la vie… »), où le souci naturel du français correct flanque chaque écart lexical d’une paire généreuse de guillemets (fait unique dans l’histoire de la bande dessinée). On se situe donc sans conteste sur le plan unique du corps.

A l’artisanat de l’autorité répond l’inquiétante technique de l’indiscipline. Olivier Delabranche invente la tricherie prothétique : c’est l’œil électronique de la cybernétique potache qui toise froidement le regard intègre de l’éducateur. La scélératesse technologique marche en circuit fermé : le cancre génial multiplie les appareillages à l’efficacité univoque, dégageant une plus-value parfaitement amorale, d’un rendement absurdement plus élevé que ce qu’imposent les objectifs éducatifs. Quand, à son tour, le professeur cherche à user des mêmes armes pour corriger le trublion, ses obsessions ne peuvent triompher dans la simple mesure où son action opiniâtre ne peut quitter le cadre de son apostolat. Alors qu’Olivier pose le problème anthropologique du clonage, du double robotisé, de la greffe, de la manipulation de l’organe, du dopage des facultés, Arsène Rectitude ne peut s’en remettre qu’à la délégation ou à l’intendance pour dresser l’écolier. Poser un « mouchard » photoélectrique qui n’est pas intégré dans le processus disciplinaire, et cela afin de surprendre l’ennemi trop vite désigné et d'en condamner les actions délictueuses supposées, a forcément pour conséquence le débordement : la chose est de trop, elle est visible, elle nécessite une refonte du cadre uniforme et réglementaire de la salle de classe, elle oblige à repeindre tout le couloir, à revernir les pupitres, à épuiser un budget de fonctionnaire, à empuantir la dignité, à transformer l’exemplarité physiologique de la droiture en une distorsion physique.

Conséquence de cette concurrence : la marginalité et la sanction sociale menacent autant le maître que l’élève. Et pour cause. La société que Devos dépeint semble issue d’une politique proprette, avec ses cours et arrière-cours cimentées, ses officines ripolinées et ses quartiers pavillonnaires uniformes : on y voit s’animer un petit peuple rubicond dans un rythme mi-laborieux, mi-satisfait, qui réagit dans l’hébétement aux avanies du cancre génial. On pourrait sans difficulté réunir toute une iconographie du confort douillet et béat dans lequel cette population se love, à l’image du restaurant visible ci-dessus (on se reportera aussi au restaurant sis au bord de l’eau dans les Farfeluosités) : la devanture fleurie, l’anglicisme de l’enseigne, les convives bourgeois (dont fait partie le préfet de l’école), les mœurs mondaines du dimanche soir. Devos, mine de rien, nous livre les codes d’une société policée, sans heurts, se disciplinant elle-même. On est à cheval sur la Belgique de Baudoin et la France de Giscard. Suivant cette norme de la docilité, l’engagement désintéressé ou la déviance sont tous les deux punis. Et l’instituteur laïc, forcément vieux garçon, vivant dans le monde parallèle de l’affrontement monomane à son élève monstrueux, cet Arsène Rectitude, s'obstinant à surveiller et punir, rentre claudiquant après un combat vain mené au nom de l’ordre social dont il est, parce qu’il a involontairement échappé à son contrôle, fatalement exclu.

© 2007, Jacques Elbé.
par Jacques Elbé
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Samedi 15 septembre 2007
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Extrait de Le treizième apôtre, par François Walthéry et Maurice Tillieux. © Dupuis.


Le sommet de la production de Walthéry. Le treizième apôtre est émaillé de scènes d’anthologie parmi lesquelles nous retiendrons celle de la plage. C’est l’époque où la presse pour la jeunesse entrouvrait timidement l’accès à l’espace de la permissivité (et où elle ne demandait plus, par ailleurs, qu’on rallongeât les jupes jugées trop courtes). Surgit la plastique de Natacha qui force brutalement les portes du monde longtemps gendarmé de l’érotisme. Elle n’y outrepasse pas pour autant les règles de la pudeur. Bien que les atours du personnage aient été le produit d’un long travail de synthèse du sex-appeal de l’époque, aucun désir réel ne vient relayer cette évidence physique. Natacha est escortée d’un benêt : c’est le meilleur anaphrodisiaque. Les censeurs potentiels peuvent encore respirer. L’artisan de cette rétention du désir ne laisse pourtant pas de surprendre. Si le steward essuie les accès d’humeur de cette « bête fille » (sic), ce n'est nullement en raison d'avances maladroites repoussées, qu'on pourrait aisément prêter à un tel olibrius. L'attirance et la répulsion s'exercent sur le seul terrain des rapports conflictuels (querelles, jalousies infantiles, incompréhension, le tout se soldant par des réconciliations hasardeuses) au cours desquels le protagoniste mâle brille particulièrement par son indifférence sexuelle.


On pourrait faire l’inventaire de cette inappétence : Walter saoul se retrouvant sous la douche avec Natacha, Walter partageant le même wagon-lit (commentaire du truand : « il n’y a plus de moralité », sans réaliser toutefois que celle-ci reste sauve), Walter poursuivant sur la plage Natacha qui vient de lui subtiliser Dialogues d’exilés de Brecht (indice du détachement propre au steward apatride ?)… Dans tous les cas, c’est un concert d’acrimonies et de railleries misogynes. Alors que dire de cet instant rare où l’hôtesse et le steward émergent des flots égéens ? Cédant au désir de sa consoeur d’un bain à deux, Walter plonge à contrecœur dans la transparence et le danger de la nudité. Du garçon gourd et un peu épais, plus rossard empoté que vrai jouisseur, on pouvait attendre qu’il prît enfin une option sur la concupiscence. Las, tels deux êtres virginaux à peine sortis d’une matrice de carte postale, l’homme et la femme marchent sur le sable turc en parlant de la maison de Marie. Comme si Burt Lancaster et Deborah Kerr, plutôt que de s’embrasser sur la grève hawaïenne, avaient disserté sur la trinité primale dans la mythologie polynésienne.

C’est pourtant dans cette scène presque irréaliste que se cristallise la grâce qui touche l’œuvre tout entière. A la faveur d’un scénario offrant aux protagonistes un inédit relâchement (des vacances « culturelles »), et malgré l’impression persistante de fièvre que délivre le trait de Walthéry, toute la tension propre à l’écriture de Tillieux retombe au profit d’un art de la conversation. Et à l’inverse du rythme élevé commun à toutes les aventures de Natacha, sous l’effet duquel l’action dérape comme un bolide sur une chaussée huileuse, la trépidation se fait, dans cet opus, plus anecdotique. Elle a beau s’activer par de brèves éruptions d’hystérie (courroux d’un ânier, convulsions de l’archéologue, rixe furieuse, et même avalanche d’autochtones), elle reste étonnamment accessoire : c’est que la mécanique aventurière n’a cette fois-ci plus de prises sur des personnages libérés de leur uniforme et du carcan scénaristique dans lequel ils étaient jusque-là entravés. En ressort une vision presque quiète de l’humanité où le relâchement ne va certes pas jusqu’à l’affranchissement du désir mais convertit du moins les pulsions en une sorte de nervosité ludique. Il y a quelque chose d’élastique dans le train des personnages. On converse à bâtons rompus, on se taquine dans le cadre de la franche camaraderie. On reste aussi étonnamment à distance.

Or, il ne faut pas s’y tromper, tous ces consentements à la retenue – sensualité contenue, aveux sentimentaux étouffés ou chocs des corps sans grande répercussion affective – ne se sont pas faits sans botte secrète. Car Walthéry et Tillieux s’en remettent secrètement à un maître de l’art érotique, et restituent à demi-mot le vrai cadre dans lequel chacun saura replacer Natacha : si la scène sous-marine est un hommage appuyé à Franquin et à son extraordinaire épisode de la Murène, la planche dont est extraite notre vignette porte, elle, la discrète dédicace à Will, dont on connaît l’amour voluptueux, pictural et dévot qu’il vouait aux femmes.

© 2007, Jacques Elbé.
par Jacques Elbé
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Mardi 11 septembre 2007
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Extrait de QRN sur Bretzelburg, par André Franquin et Greg. © Dupuis.


C’est la commode qui lui a posé le plus de problèmes. Un défi pour un homme qui ne cherchait pas l’exactitude mais plutôt le caractère. Ce qui semble croqué, presque maintenu dans un état d’esquisse, aura demandé à André Franquin plus de travail que les proportions teutoniques du traîneur de sabre Schmetterling. Dans une seule vignette, la composition devait rendre compte du faste palatin et de l’usurpation militaire. Le résultat est saisissant : c’est Sans-Souci crotté par la cuissarde prussienne. L’officier envahit tout le champ, attente par son volume soldatesque à la dignité baroque du petit mobilier d’apparat et condamne la fenêtre à crémone : on ne passe plus. L’espace du « roi minable » est placé sous la surveillance d’une réincarnation de Guillaume II.

Calvaire d’un tronçon de commode, maîtrise absolue de l’anatomie martiale d’un « méchant » aussi menaçant que ridicule : on reste encore frappé par l’histoire de cette image qui résume à elle seule le paradoxe d'un dessinateur d'exception en proie au doute. Peu de temps après cette séquence, Franquin tombe dans une longue dépression qui ajournera la poursuite de l’histoire. Mais l’image demeurera comme l’emblème du talent inimitable de l’artiste, forçant l’admiration d’un Gotlib sidéré par l’extraordinaire charpentage de l’homme de guerre. De fait, Schmetterling est bien l’un des personnages les plus forts de Franquin : favoris austro-hongrois, prognathisme à la Von Sydow qui se révélera fictif, pose raidie dont l’affectation semble tout droit sorti de L’homme sans qualités ou des photos de Sander. Le « galonné pour hôtel de cinéma » renverrait pour le coup à la figure composite du Dernier des hommes de Murnau dont le sceptre-parapluie et l’autorité pathétique de larbin laissent transparaître autant de décadence et d’artifice que de nostalgie impériale.

Plus qu’une simple colère inspirée par le spectacle du totalitarisme, il émane de ce récit ironique une délectation à revendiquer le droit d’inventaire. Comme dans toute peinture de la sauvagerie, les attributs du pangermanisme agressif (de Bismarck à Nuremberg) sont d’une nature embarrassante : selon le mot de Franquin, ils ont « de la gueule ». Ce qui nous informe de la très lente évolution de notre nature : nous ne sommes plus cannibales, dit-il en substance, mais pas encore dégoûtés par cette imagerie. Il faut donc croire que l’artiste ne dessine pas seulement pour conjurer ses effrois. Et Franquin de croquer à l’envi, avec la gourmandise du pacifiste incognito dans un magasin de surplus, la veste à brandebourg, le casque à pointe, la redingote de la baderne ou la lippe mussolinienne du faux dictateur d’en face.

Mais la Germanie en toc qu’il dépeint, une Bavière militariste et paranoïaque, avec ses autobus à pédales, ses fusées bidon ou ses grenades à cassoulet n’est pas, bien que Spirou en découvre le train absurde, un délire autarcique. Elle éreinte aussi l’héroïsme qui la pénètre, rend celui-ci plus équivoque. Une fois la terreur évacuée, reste le bain démentiel dans lequel, plus ou moins consciemment, tout le monde se jette et où l'on finit toujours par pardonner à son tortionnaire parce que, finalement, il n’aura torturé qu’au coq au vin…

Le plus étrange n’est peut-être pas ce régime en carton-pâte qui mystifie le peuple jusqu’à son roi drogué. C’est la définition même de l’héroïsme qui passe par les fourches caudines de Franquin et de Greg, en osmose exemplaire. Prise entre la forfanterie d’un radio-amateur couard et les errements de héros désarçonnés par leur propre goguenardise, la bravoure semble avoir été la victime d’un tête-à-queue. La démolition des héros par Franquin est en route. Elle sera consommée dans l’album suivant.

© 2007, Jacques Elbé.
par Jacques Elbé
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Mardi 11 septembre 2007
Bédéologiques : les propos relatifs à l'étude de la bande dessinée, mais aussi les formes à la fois hybrides et autonomes qui circulent dans cet art achevé. Textes et images, simultanéité de leur usage, succession des événements dans une pratique particulière de l'ellipse : une multiplicité de leçons pour l'œil et la pensée. On ne traite pas de l'art de la bande dessinée comme on se penche sur le cinéma ou le dessin animé (arts elliptiques mais dépendants de l'exigence de la temporalité), sur la peinture ou le dessin (qui concentrent en une seule image l'énigme de la visibilité), sur la littérature (accès à l'image à la convenance du lecteur par la force suggestive du mot), mais on en tire des enseignements plus complexes que ce que laisserait supposer sa nature divertissante. La bande dessinée requiert des niveaux de lecture différents qui, s'ils peuvent faire appel aux références cinématographiques, picturales ou littéraires, conservent néanmoins leur autonomie. De ces lectures surgit alors l'admiration que suscite l'incroyable variété créatrice de ces grands artistes que sont Franquin, Hergé, Breccia ou Töpffer : maîtrise de l'expression, fantaisie et inventivité narratives – malgré les contraintes d'édition –, création de figures et d'événements souvent entrés dans le patrimoine commun de l'imaginaire. Ci-inclus, hommage modeste rendu à quelques auteurs qu'on ne remerciera jamais assez…
par Jacques Elbé
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