Mercredi 5 décembre 2007

Extrait de La mauvaise tête, par André Franquin, © Dupuis.
La Mauvaise Tête : probablement le meilleur Spirou et Fantasio de Franquin avec Qrn sur Bretzelburg. On sait que Franquin ne fut jamais à
l’aise avec des personnages qu’il n’avait pas créés et qui étaient déjà passés entre les mains de trois autres dessinateurs (Rob-Vel, sa femme Davine et Jijé). Paradoxalement, c’est dans un récit
où brillent par leur absence les personnages qu’il a forgés de toutes pièces et qu’il affectionnait tant – le Marsupilami, le petit peuple chafouin de Champignac, son comte – que Franquin atteint
des sommets. La trame est, à la lettre, hitchcockienne : un vol, une accusation injuste, une course contre la montre, une police abusée poursuivant des innocents, un dénouement sur le fil.
Franquin dépeint un Sud de la France tragique : c’est le Midi aride, les routes vides traversant des montagnes caillouteuses, aussi stériles et hostiles que les massifs décrits par un Hegel
réfractaire aux altitudes. Un Midi étonnamment vrai, loin des clichés méridionaux, que certaines formes de récit, malgré la légèreté ou la vacuité qu'on leur prête traditionnellement, ont su
merveilleusement évoquer (on oublie trop souvent que les Pagnolades, autant que les vers de Mireille, suintent de tragédie simple). C’est le Sud des garrigues menaçantes (on y buterait
sans surprise dans le cadavre de Pasolini), des villas fermées, des éboulis et de la végétation rameuse. L’incroyable scène de la course cycliste, un sommet de comique, n’atténue en rien la
tension omniprésente, accentuée par les contrastes que Franquin peint avec une maestria suffocante : des visages envahissant tout le cadre, de la cohue bruyante dans laquelle étouffent les héros,
sous la menace constante d'un arrêt de leur cavale, on passe sans transition à la solitude des routes bordées de caillasse. On ne se lasse pas de cette ambiance tendue, de ces heurts où
transparaissent malaise, hostilité, incompréhension. Vient l'instant de la chute dans les rochers, terrible mais inspirant presque au lecteur à bout de forces un étonnant soulagement. Au sens
propre comme au sens figuré, Spirou, perclus de douleurs, éreinté, au bord de l'hallucination, laisse tomber.
Puis apparaît ce ciel bleu de Provence qui nous dit, par son aplat uniforme, synonyme d'éternité méridionale, que le temps a passé. Les corniches méditerranéennes seront bientôt le lieu de l'aventure sous-marine, aventure toujours angoissée certes, mais moins ambivalente, en raison d'un rythme cadencé plus proche de celui de l'intrigue classique (Le repaire de la murène). La montagne du Sud, elle, se dresse face au héros comme le lieu d'un égarement plus désarçonnant que l'errance dans les abysses. De l'usurpation d'identité au « cerveau prisonnier », voilà un inédit parcours de l'aliénation que Franquin nous dessine. D'un bout à l'autre et à leur dépens, les héros font l'inventaire de la folie naissante ou, du moins, de la ruine de la conscience : Fantasio « perd la tête » (on lui vole ses photos d'identité, on modèle un masque à son image), il fuit, son ami court jusqu'à la claudication, l'un et l'autre s'arrêtent. En définitive, plus que l'égarement, c'est l'état statique qui semble être celui de la folie latente. Boutang disait que le fou, c'est celui qui reste, c'est le « demeuré ». Et c'est bien là la conséquence de la chute dans la garrigue indifférente. L'image ci-dessus est rigoureusement empreinte de ce statisme : l'infirmière prévenante, un peu désuète (les femmes franquiniennes, Seccotine comprise, semblent avoir été débauchées de quelque gravure de mode), le rongeur qui ne « prétend pas quitter » le patient à l'œil atone, le relief désert, figé sous le feu du soleil, l’aérostat immobile stationnant au-dessus du village dont on devine la placidité apéritive, malgré la fête. L'apparition monstrueuse d'une tête volante, en superposition, vient animer soudain le tableau pétrifié et réserve au groom amnésique, par la valeur surdéterminée qu’elle représente, synthèse d'action et de réaction (course folle et presque vaine, héroïsme obstiné, fidélité sans faille, création perverse d’un adversaire vindicatif), le miraculeux recouvrement de sa conscience de personnage en mouvement.
C’est noir. C’est la fin des années 1950. Il faudra attendre le grinçant désespéré des Idées Noires pour retrouver pareille noirceur.
© 2007, Jacques Elbé
Puis apparaît ce ciel bleu de Provence qui nous dit, par son aplat uniforme, synonyme d'éternité méridionale, que le temps a passé. Les corniches méditerranéennes seront bientôt le lieu de l'aventure sous-marine, aventure toujours angoissée certes, mais moins ambivalente, en raison d'un rythme cadencé plus proche de celui de l'intrigue classique (Le repaire de la murène). La montagne du Sud, elle, se dresse face au héros comme le lieu d'un égarement plus désarçonnant que l'errance dans les abysses. De l'usurpation d'identité au « cerveau prisonnier », voilà un inédit parcours de l'aliénation que Franquin nous dessine. D'un bout à l'autre et à leur dépens, les héros font l'inventaire de la folie naissante ou, du moins, de la ruine de la conscience : Fantasio « perd la tête » (on lui vole ses photos d'identité, on modèle un masque à son image), il fuit, son ami court jusqu'à la claudication, l'un et l'autre s'arrêtent. En définitive, plus que l'égarement, c'est l'état statique qui semble être celui de la folie latente. Boutang disait que le fou, c'est celui qui reste, c'est le « demeuré ». Et c'est bien là la conséquence de la chute dans la garrigue indifférente. L'image ci-dessus est rigoureusement empreinte de ce statisme : l'infirmière prévenante, un peu désuète (les femmes franquiniennes, Seccotine comprise, semblent avoir été débauchées de quelque gravure de mode), le rongeur qui ne « prétend pas quitter » le patient à l'œil atone, le relief désert, figé sous le feu du soleil, l’aérostat immobile stationnant au-dessus du village dont on devine la placidité apéritive, malgré la fête. L'apparition monstrueuse d'une tête volante, en superposition, vient animer soudain le tableau pétrifié et réserve au groom amnésique, par la valeur surdéterminée qu’elle représente, synthèse d'action et de réaction (course folle et presque vaine, héroïsme obstiné, fidélité sans faille, création perverse d’un adversaire vindicatif), le miraculeux recouvrement de sa conscience de personnage en mouvement.
C’est noir. C’est la fin des années 1950. Il faudra attendre le grinçant désespéré des Idées Noires pour retrouver pareille noirceur.
© 2007, Jacques Elbé



